Canal de Nantes à Brest : L’histoire du canal de Nantes à Brest racontée par le chaland « Victor »

Cher visiteur qui m’examinez avec étonnement vous vous demandez sûrement comment un vieux rafiot comme moi a bien pu atterrir ici.

Voici mon histoire, un peu mouvementée et un peu banale, qui explique que je ne ressemble plus à un fringant jeune homme. Les années et les épreuves ont eu raison de la belle allure que j’avais en sortant des chantiers Fouchard à Nantes, en 1893, il y a 112 ans.

Jugez un peu :

  • Longueur 26m80
  • Largeur 4m60
  • Chaland en fer ponté de 150t480 en lourd
  • Nom de baptême : « Victor »

Mon propriétaire, Nicolas LE PAGE de Port Launay attendait avec impatience mon arrivée pour livrer aux paysans de la vallée de l’Aulne le maërl* et les scories* destinés à fertiliser leurs terres et redescendre vers Port Launay les ardoises produites dans les carrières de Carhaix, Saint Goazec, Châteauneuf-du-Faou, Pont Coblant.

Après 40 ans de bons et loyaux services et épuisé quelques uns de mes valeureux compagnons de halage, ces courageux chevaux de labour mis à contribution pour me mener à bon port, il m’est arrivé un fâcheux incident qui allait mettre fin à ma carrière, au grand désespoir de mon propriétaire de l’époque : Mr Kerboetho.

En cette journée d’hiver du 2 Décembre 1932, je m’acheminais vers le pont de Ti Men, à la limite des communes de Pleyben, Gouézec et Lennon, avec à mon bord un chargement de 100 tonnes d’ardoise provenant du moulin de la Pie en Maël Carhaix, me dirigeant vers Pont-Coblant.

À 300 m en aval de l’écluse de Rosvéguen, en raison du fort courant existant à cet endroit et malgré les efforts conjugués du batelier et du cheval qui me halait, je fus dans l’impossibilité de répondre aux commandes de direction et mon étrave vint heurter la pile du pont limitant le chenal de Ti Men.

Le choc fut tel que dans la nuit du 3 au 4 Décembre, je sombrais.

L’affaire fit grand bruit dans le pays. Les jours suivants les ouvriers des carrières durent se relayer pour me vider de mon chargement, puis les chevaux du voisinage furent réquisitionnés pour me sortir de ce mauvais pas et me remorquer à environ 600 m en aval du pont, en contre halage.

J’étais dans un triste état et mon propriétaire dut renoncer à me remettre en service.

Canal de Nantes à Brest, Borne 332
Canal de Nantes à Brest, Borne 332

Me revoilà donc à poste pour 70 années, soumis aux aléas du canal, au rythme des saisons : tantôt recouvert lors des crues, plutôt au sec en été, servant de refuge aux gardons, perches et brochets et, au fil des années, suscitant les interrogations des passants qui avaient bien de la peine à distinguer mes formes sous la vase et la végétation qui m’avaient envahi, mon histoire s’effaçant des mémoires au fur et à mesure que les couches de sédiment me recouvraient.

Ceci jusqu’à ce merveilleux jour d’octobre 2003 où une équipe de passionnés, décidée à ne pas me laisser sombrer dans l’oubli, réunis dans l’association « il faut sauver Victor », relève le pari fou de me sortir de ma facheuse situation, avant que je ne sois complètement désagrégé.

Le plan de sauvetage mis sur pied, le canal débarré, les travaux purent commencer.

Après 3 semaines d’intense labeur, 300 tonnes de vase dégagées avec l’aide de la pelleteuse du SMATAH*, on me colmate, on me consolide et… miracle le 23 Octobre 2003 je flotte à nouveau.

Puis remorqué par la yole Sérénité de Pleyben, je rejoins le pont de Ti Men qui me rappelle de biens mauvais souvenirs.

Que d’émotions ce jour-là et le suivant. La grue du Gai Matelot est au rendez-vous. Comme un grand malade, on me sangle, on me fait tournoyer dans les airs, la foule est là, retient son souffle. Est-ce que ma carcasse affaiblie va résister ? Après quelques manœuvres délicates, je rejoins la terre ferme.

Quel moment inoubliable pour mes audacieux sauveteurs !!

La folle épopée est couronnée de succès et désormais je repose tranquillement sur ce petit bout de berge de Gouézec. Je reçois la visite des promeneurs, mes amis viennent me bichonner et on me fête en septembre. Ce que j’ai fière allure, admiré et décoré !!

Est-ce que mon voyage s’arrêtera ici ? Il paraît que l’on a encore d’autres projets pour moi…

Je vous raconterai.

 

*Maërl ou Merl : Sable calcaire
*Scorie : Résidu du minerai de fer
*SMATAH : Syndicat mixte d’aménagement touristique de l’Aulne et de l’Hyères

Canal de Nantes à Brest : Un peu d’histoire

Le chaland « Victor » est le dernier vestige de la batellerie en centre Bretagne.

La canalisation de l’Aulne, rivière « Ster Aon » à partir de 1836 permet le désenclavement du bassin de Châteaulin et sera l’élément catalyseur de deux principales activités : ardoisière et agricole.

La belle époque du canal de Nantes à Brest

Jusqu’au début du XXème siècle le canal a largement contribué au développement économique de la vallée de l’Aulne.

Les péniches collectent tout au long du parcours les produits agricoles qui partent de Port Launay vers Bordeaux et Nantes.

Après 1830, le canal permit aux carrières d’ardoise situées en amont de Châteaulin de prendre de l’essor. À Lothey, Pleyben, Gouézec, St Goazec, on ouvrit de nouvelles ardoisières.

En 1848 l’arrondissement de Châteaulin compte 41 carrières en activité où travaillent 500 ouvriers.

La majeure partie des ardoises était acheminée à Port Launay par chaland et exportée sur de petits caboteurs le long de la côte bretonne jusqu’en Normandie.

Dans le domaine agricole la navigabilité du canal a joué un rôle important permettant la distribution des amendements dans les terres trop siliceuses le « traez », le « maerl » extrait de la rade de Brest, le « ludu du » (scories).

Les chalands hâlés par des chevaux assurent le transport et la distribution en passant par Pont-Coblant, Pont Pol, et Châteauneuf-du-Faou où la marchandise est déposée. De là, une noria incessante de charrettes de paysans des communes voisines se pressent pour prendre le précieux chargement.

Les bateliers constituant une corporation à part entière. Les chalands étaient aménagés pour permettre la vie à bord. La partie arrière du bateau comportait, outre la cabine, une cuisine, un salon séjour, un coin chambre.

Le déclin du trafic sur le canal de Nantes à Brest

Pendant la guerre de 1914-18 les péniches furent réquisitionnées puis rendues à la vie civile en 1919.

Mais à partir de la période 1935-1940 on assiste au déclin des ardoisières victimes de l’épuisement des veines et de la concurrence Angevine puis Espagnole.

En 1928 la mise en eau du barrage de Guerlédan coupe le canal en deux tronçons.

La construction du réseau ferré Breton et notamment la ligne Carhaix-Châteaulin-Camaret puis l’essor du transport routier seront fatals au transport sur le canal de Nantes à Brest. Les dernières péniches furent réquisitionnées lors du conflit 1939-45.

Depuis 1948 aucune péniche n’a franchi l’écluse de Châteaulin.

Extrait du PV des ponts et Chaussée

Le 02 Décembre 1932, le chaland « Victor », chargé de cent tonnes d’ardoises venant du moulin de la Pie en Maël Carhaix, se dirigeait sur Pont-Coblant. À 300 m en aval de l’écluse n°224 de Rosvéguen, le chaland fut entraîné par le violent courant existant à cet endroit ; n’obéissant plus aux commandes de direction, vint donner de l’étrave par tribord avant dans la pile limitant le chenal de Pont-Tymen. Sous l’impulsion du choc, l’avant s’engagea sous l’arche du milieu du dit pont, l’arrière drossé à la rive fermant totalement, obstruant complètement la passe du chenal, le chaland formant barrage à l’appui du dit pont.

Les moyens mis en œuvre pour enrayer la voie d’eau qui s’était déclarée ne suffisant pas, le dit chaland coula dans la nuit du 3 au 4 Décembre 1932 constituant une entrave sur la voie navigable. Des mesures de rétablissement de la navigation furent prises immédiatement.

Les mariniers sont immédiatement informés de la fermeture du canal.

Le 9/12 le renflouement du bateau est toujours impossible du fait que les eaux sont très fortes et débordent la lisse bâbord du bateau. Après débarrage du bief, il a fallu construire un batardeau sur cette lisse. Il semble qu’une brèche important se soit produite dans la coque, ce qui augment les difficultés de renflouement.

Le 12 décembre le bateau a pu être renfloué vers onze heures libérant ainsi la navigation. Après déchargement le bateau est garé dans un endroit du bief où il ne risque pas de contrarier la navigation en attendant le chômage de 1933. Il est amarré solidement sur la rive gauche, environ six cent mètres en aval du débarcadère de Pont Tymen, sur des pieux installés à cet effet, le tout étant renforcé par une ancre installée par le propriétaire. Il pourra alors être réparé si son état le permet. Le propriétaire, M. KERBOTHEO ayant pris à sa charge l’ensemble des frais de renflouement, il n’y a pas lieu de donner suite aux contraventions initialement notifiées.

Source : Panneau situé à proximité du Chaland Victor sur un petit bout de berge de Gouézec à Pont Timen.

Siège Association « Il faut sauver Victor »

Mairie – 5, rue karreg an Tan – 29190 GOUEZEC

Tél. 02 98 73 30 06 – Fax 02 98 73 38 83

Tél. de l’association : 02 98 81 80 00

Site web : http://www.canaldelunite.fr/sauvervictor.php